06/01/2017

5.3.1 Analyses - Roger Caratini conre les "napoléophiles"

Roger Caratini, Napoléon une imposture, éd. L’Archipel, 2002

(p.419) J'entends d'ici les napoléophiles protester. Oui, l'Empire et ses guerres ont mis la France à bas pour un demi-siècle et elle a perdu, au Congrès de Vienne, ses frontières naturelles, mais le Consulat a accompli, grâce à l'énergie et à l'intelligence du Premier Consul, une grande œuvre juridique, administrative et monétaire qui a offert aux régimes futurs (y compris notre régime actuel) de splendides outils de gouvernement : les préfets et la centralisation administrative, un merveilleux Code civil unifié (et le code criminel qui l'accompagne), une justice à deux degrés (les tribunaux de première instance et les tribunaux d'appel, qui deviendront, en 1804, les cours d'appel), le franc de Germinal, qui est resté intact jusqu'au 25 juin 1928, date à laquelle il fut remplacé par le franc Poincaré, les collèges et les lycées d'État et, plus tard, l'Université impériale.

 

Ces jusqu'au-boutistes de la napoléophilie attribuent à César ce qui ne revient pas à César :

-  Le fondement de la centralisation administrative est la division de la France en départements (ainsi qu'en arrondissements, cantons et communes), régime qui a été institué par la Constitution de 1791. La Constitution de l'an VIII, instaurant le Consulat, n'a fait que le confirmer.

-  Le principe d'un administrateur unique, dans chaque départe­ment, relayant le pouvoir de l'État et dirigeant les administrations locales, a été affirmé et mis en œuvre par la Convention qui a envoyé dans chaque département des représentants en mission désignés par le Comité de salut public ; il avait été abandonné en 1795 par le Directoire, qui faisait administrer chaque département par un collège de cinq membres, élus et renouvelables par cin­quième tous les ans (articles 174 et 177 de la Constitution de l'an III), surveillés par un commissaire représentant le gouvernement central (article 191 de la Constitution de l'an III). Le Consulat a simplement remplacé les commissaires par des préfets, avec des pouvoirs plus étendus, nommés par le chef de l'État, c'est-à-dire, en l'occurrence, par le Premier Consul :

-  le Conseil d'État est un corps consultatif, créé dans le cadre de la Constitution de l'an VIII, qui n'est autre que le Conseil du Roi de l'Ancien Régime ;

(p.420) -  le Code civil des Français n'est pas une création du Premier Consul ; il était prêt avant le coup d'État du 18 Brumaire, et il ne restait plus qu'à en préciser la teneur et à le mettre en forme.

-  Quant au soi-disant «franc de Germinal », ainsi appelé par référence à un décret de la Convention voté le 18 Germinal an III (7 avril 1795), c'est une imposture scandaleuse que d'en faire une création du Premier Consul, qui mérite qu'on en conte l'histoire.

 

(p.421) Ainsi donc le Premier Consul n'a innové en rien, et la France ne lui doit ni son administration, ni son Code, ni sa justice, ni sa mon­naie ; en revanche, son autorité, fondée sur une police impitoyable, que créa et dirigea longtemps Fouché, a permis le rétablissement de l'ordre public et la restauration d'une certaine paix sociale. Mais au prix de l'introduction en France d'un régime policier sans précédent, annonciateur des régimes totalitaires et de l'Europe des dictateurs (voir l'Annexe n° 26, p. 504, sur la police napoléonienne).

La seule action qu'on puisse porter véritablement au crédit du Premier Consul, c'est, sur le plan extérieur, d'avoir signé la paix de Lunéville avec l'Autriche (9 février 1801) et la paix d'Amiens avec l'Angleterre (25 mars 1802), et, sur le plan intérieur, d'avoir établi la paix religieuse en signant avec le pape Pie VII le Concordat du 15 juillet 1801. Malheureusement, il n'a pas tardé à gâcher cette œuvre de paix en rompant la paix d'Amiens, et en entreprenant une œuvre de conquête unique dans l'histoire de l'Europe où aucun monarque n'avait jamais, avant lui, tenté d'imposer sa loi à tout le continent, de Gibraltar à Moscou.

 

(p.421) Le seul chef d'État qui se lancera dans une telle aventure, ce sera Hitler, qui ira beaucoup plus loin que Napoléon dans le sens du despotisme, du policiérisme et du piétinement des droits de l'homme, avec le racisme et l'horreur des camps de concentration et des camps d'extermination en plus. Mais l'homme qui a rétabli l'esclavage aux Antilles, qui a, qu'on le veuille ou non, pris la responsabilité du génocide haïtien, qui a couvert les exactions du géné­ral Morand, envoyé en Corse, en 1803, pour y réprimer le nationalisme insulaire, qui a pris contre les « Juifs de France » les « décrets infâmes » du 17 mars 1808, du 16 juin 1808, du 22 juillet 1808 et du (p.422) 19 octobre 1808 (décrets discriminatoires, interdisant aux Juifs d'établir leur domicile dans certains départements, d'exercer cer­taines professions, limitant certains de leurs droits ; décret instituant un consistoire central et des consistoires départementaux ; etc. ; voir l'Annexe n° 25, p. 498), n'était indiscutablement pas sur la noble voie tracée par l'Assemblée nationale constituante qui avait accordé la citoyenneté française aux Juifs le 27 septembre 1791.

 

Je reviens au premier mot de cette conclusion : pourquoi ? pour­quoi des générations d'historiens, de politiques, de militaires, d'écrivains, de penseurs, et, ce qui est plus grave, d'éducateurs, ont-ils proclamé, écrit, enseigné la légende dorée qui a fondé le culte napoléonien ? Pourquoi se sont-ils rendus responsables - sciemment ou aveuglément - de cette imposture ?

 

(p.425) La naissance de l'histoire scientifique, après la Première Guerre mondiale, a remis les choses au point, mais les vérités qu'elle a énoncées, sous la plume d'historiens comme Georges Lefebvre, Jacques Godechot, ou, plus récemment, de Jean Tulard, n'ont pas encore ébranlé l'opinion publique moyenne, qui reste prisonnière de légendes - noires ou dorées - et des idées toutes faites que per­sistent à colporter, au mépris des vérités scientifiques, quelques his­toriens journalistiques non dépourvus de talent, mais qui se servent avec imagination de l'Histoire comme le faisait Alexandre Dumas.

Voilà comment s'est bâtie l'imposture. Et comment les plus belles avenues de Paris portent les noms des lieux où des centaines de milliers de Français ont été massacrés pour contribuer à la légende d'un dictateur génois apatride qui se nommait Napoléone Buonaparte.

 

01:28 Écrit par justitia & veritas | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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